Carnet d’un voyage à Selingué : une belle rencontre

Voyager pour moi est l’une des plus belles façons d’apprendre car c’est aller vers l’autre, découvrir son monde et son quotidien. En voyageant, on ne te raconte pas, tu vis les choses. Tu deviens spectateur de la réalité du monde de l’autre. S’il est vrai qu’on vit des belles aventures en voyageant, il nous arrive aussi à travers les personnes que nous rencontrons d’entendre plusieurs histoires qui nous fendent le coeur. Prendre la route, c’est s’attendre à toutes les possibilités.

Ah, j’ai même failli oublié, je suis en partance pour Selingué dans le cadre d’une activité. Pour cela, je suis dans Air Selingué. Un bus qui rallie la capitale à ce village. Air Selingué n’a rien de différent des autres bus que j’ai l’habitude de prendre, même décor, même ambiance. Une télévison pour regarder des films, un apprenti qui crie partout, des voyageurs pressés, des enfants qui pleurent et la même envie d’arriver à destination. Nous quittons Bamako. J’observe attentivement afin de vivre chaque instant car, pour moi, tout voyage est une opportunité.

Il est 13h 30, nous voilà en route.
Plus nous avançons, plus je me rends compte que ce n’est pas le sourire qui se lit sur les visages, c’est la fatigue, la faim et la pauvreté qu’on rencontre sur cette route à chaque fois qu’on daigne regarder par la vitre. Des enfants sans chaussures qui mendient à tous les coins de rue. Des gens qui vendent toute sorte d’articles. Ils essayent de tenir, de faire quelque chose.

À un arrêt, j’ai vu des personnes qui s’accrochent malgré tout et insistent pour vendre leurs articles. Ceci n’est pas nouveau, un habitué de la route vous le dira mais les voir insister à ce point fait comprendre à toute personne la détresse que vivent ces gens.  » Payez des gâteaux s’il vous plaît pour vos parents, payez des biscuits pour vos enfants. » On entend tout genre de discours pour convaincre le client. Un tel spectacle me fait mal au cœur. J’essaie de fuire. Je mets mes écouteurs, j’écoute du Ninho en espérant faire passer le temps.

La musique au fond, j’observe. Les gens se parlent, qu’est-ce qu’ils se disent. Je ne sais pas. L’apprenti fait le tour. Les femmes sont nombreuses dans ce car. Certaines portent des enfants et on lit la fatigue dans leurs yeux comme si ce trajet était leur seul moment de répit. Je suis dans mes pensées et voilà que le bus s’arrête. Nous sommes à Ouelessebougou. Certains descendent et d’autres montent. Le temps de s’installer. Un vieux entre et commence à parler de ses produits qui, à l’entendre, peuvent faire des miracles. Un homme rit de lui. Il l’insulte et dit que c’est sûrement un Bozo. Il maudit tous les Bozo. Nous rions tous en éclat. C’est aussi cela la beauté du Mali, le cousinage à plaisanterie, une valeur sûre de chez nous qui permet de résoudre les conflits. Nous partons, le vieux continue son show. Et voilà, sans m’y attendre, j’ai de la compagnie, une jeune fille s’assoit à côté de moi. À première vue, on lui donnera 25 ou 26 ans. Elle porte une grande tasse. On commence à échanger timidement. Et Je comprends qu’elle est habituée à cette route. Avec l’apprenti, ils se taquinent. On fait les présentations et nous commencions à échanger. Je demande si le car pour Selingué est toujours aussi bondé ? Elle m’explique que demain est jour de marché à Selingué alors les gens s’y rendent tous. Et que le marché de Ouelessebougou tout entier se déplace. Je lui explique que celà se fait aussi chez nous dans les villages. Un jour de marché chaque jour dans un village différent.
C’est un peu drôle, les endroits se ressemblent.
On s’arrête pour que descendent certains passagers, ici, on vend des poissons, du tô, des fours, de la patate, du paté, des œufs et du lait frais. C’est beau à voir.

Nous reprenons la route, nous dépassons certaines écoles. Celà relance la conversation avec celle qui desormais est devenue mon guide de voyage. Elle m’explique que dans ces hameaux, les enfants vont à l’école jusqu’en 5e ou 6e. Le reste de leur scolarité, ils vont la continuer à Ouelessebougou et continuer après la faculté à Bamako. Elle m’explique que plusieurs filles sont reticentes pour adhérer l’école puisque même les hommes qui finissent l’université ne trouvent toujours pas du travail. C’est le cas de son grand frère qui a un diplôme et qui passe ses journées sans espoir à la maison. Elle me dit qu’elle n’a pas fait l’école mais que sa grande soeur est au lycée. J’apprends énormément avec elle. Nous nous arrêtons encore certains jeunes descendent du car avec beaucoup de matériels. Notre guide s’appelle Coulibaly, les coulibaly sont les cousins à plaisanteries de tout le monde donc je me permets de la taquiner en lui demandant : qui sont ces parents là qui descendent du car ? Elle en rit et c’est celà qui fait la beauté du Mali. Ma guide me fait comprendre que ces jeunes se rendent dans les mines à Selingué pour chercher de l’or. Ils y vont en grand nombre et à chaque fois qu’ils gagnent de l’argent, ils reviennent. Certains construisent des maisons, des boutiques et d’autres gaspillent l’argent en payant des grosses motos synonymes de richesses pour eux. Ils ne sont pas habitués à gérer autant d’argent. Ce qui fait qu’ils le dilapident ainsi. Mais les mines, c’est surtout une affaire de chance, d’autres y durent sans rien avoir et reviennent finalement bredouilles. J’y étais avec ma mère pendant un moment pour vendre des condiments. Les conditions de vie la bas ne sont pas faciles mais vivre là-bas, c’est tout un enseignement au quotidien.

Je suis fascinée, ma guide est mieux informée sur cette localité que ne l’est Douk le malin sur Tombouctou. J’ai vraiment de la chance. J’oublie même la longueur du trajet et l’état déplorable de la route.

L’apprenti fait du bruit pour faire de la place pour certaines personnes. Le bus est apparemment calme. Les gens sont concentrés sur un film chinois. Nous arrivons au niveau d’un poste de contrôle. Ma guide m’explique qu’elle n’a pas de carte d’identité et qu’à chaque passage, elle a des problèmes avec les contrôleurs qui ne veulent pas accepter qu’elle a 16 ans. Je suis moi-même dépassé. Je répète 16 ans. Elle dit oui mais qu’apparemment elle fait plus pour son âge. C’est surtout la maturité qu’elle dégage pour son âge qui m’impressionne, connaître toutes ses choses, affronter tant de difficultés mais garder quand même espoir. C’est surtout impressionnant. Elle m’explique que c’est pas faux mais que la vie et les circonstances forgent les gens. Que certaines situations te forcent à grandir. Que parfois, rester un enfant est un luxe qu’on ne peut pas se permettre dans certains milieux.

J’aurai voulu lui dire à ce moment, qu’à elle seule, elle est plus qu’un livre de développement personnel, que j’apprends énormément avec elle. Elle me tire de mes pensées et m’explique que les forces de l’ordre censées les protéger abusent de leur pouvoir, qu’une fois, à cause de la carte d’identité qu’elle n’avait pas, ils lui ont crié dessus partout dans le bus. Que depuis ce jour, elle n’a plus peur de ces gens. D’ailleurs, ce sont ceux qui n’ont pas de force qui usent de violence.

Dire que c’est une fille de 16 ans qui parle ainsi avec tant de sagesse, tant de philosophie, tant de répartie et avec autant de connaissances. C’est tout simplement magnifique. Mon voyage d’aujourd’hui n’était pas un hasard, d’ailleurs le hasard n’existe pas. Mais avait-elle réellement 16 ans ? Je ne sais pas. Dieu seul sait mais une chose est sûre, j’ai énormément appris avec elle. Nous arrivons, je lui explique que j’ai passé un moment exceptionnel ensemble en sa compagnie.

Elle m’explique qu’elle aime beaucoup parler et que je pose beaucoup de questions. On en rit, c’est pas faux. Je lui souhaite un bon marché. On se quitte en se donnant la main.

Je prends ma moto-taxi. je rentre à mon hôtel. Et je me dis, il faut que je partage cette belle rencontre avec vous. Je suis épuisé, il faut que je dorme. Demain, une longue journée de travail m’attend.

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